Développer son esprit critique, un acte philosophique dès le plus jeune âge : Myriam Mekouar – Compte-rendu de la visio-conférence du 12 juin 2020 – Partie 2

Charlie Renard & Myriam Mekouar ont partagé leurs pratiques au réseau Faire Philo lors d’une visioconférence ouverte au grand public, en interrogeant le développement de l’esprit critique et les méthodes d’interventions avec les enfants.

Dans cette seconde partie, découvrez l’intervention de Myriam Mekouar, nous exposant en finesse la pratique de la philosophie pour les enfants et ses implications pédagogiques, avec pour objectif le développement de leur esprit critique.

Voir la Partie 1 par Charlie Renard autour de l’esprit critique et de son lien avec la philosophie pour les enfants.

L’ensemble de la visio-conférence à revoir sur Youtube pour celles et ceux qui l’auraient ratée !

Myriam Mekouar

Après un cursus en Lettres à Paris IV Sorbonne, Myriam est professeur de Lettres durant 20 ans. Depuis 30 ans, elle est également professeur de théâtre/metteuse en scène avec des enfants et des adolescents et a monté de nombreux spectacles. Puis elle décide de quitter les sentiers de l’Education Nationale pour se former en philosophie et plus spécifiquement à la pratique philosophique à l’école et dans la cité, à l’Université de Nantes auprès d’Edwige Chirouter, et en Philosophie Pratique de l’éducation et de la formation à Paris Descartes. Aujourd’hui, elle anime des ateliers philosophiques à l’école et la cité, auprès d’enfants et d’adolescents mais aussi avec des jeunes pris en charge par la PJJ, des jeunes autistes ou Haut-potentiels, des enfants porteurs de handicap en SESSAD, des adultes aussi dans les médiathèques et librairies. Elle donne aussi des conférences pour présenter la pratique à des professionnels du monde éducatif et anime des formations.

C’est quoi la pratique philosophique avec les enfants ?

« Il n’est jamais trop tôt pour philosopher ! » Epicure

La pratique du  philosopher permet la mise en place d’une pédagogie plus participative et plus délibérative, fondée sur le doute, le questionnement en privilégiant l’éducation à l’esprit critique. On retrouve d’ailleurs dans ses dispositifs, le concept révolutionnaire d’égalité des intelligences, développé par Joseph Jacotot et analysé par Jacques Rancière dans Le Maître ignorant.

Déjà au XVII°, en France, Descartes aborde l’idée de la nécessité d’une pensée critique pour trouver la vérité, il écrira d’ailleurs : « Pour atteindre la vérité, il faut une fois dans sa vie se défaire de toutes les opinions qu’on a reçues et reconstruire à nouveau le système de nos connaissances. »

L’objet de premier de la pratique du philosopher avec les jeunes est donc avant tout de venir casser un certain nombre de préjugés : la philosophie contrairement à ce qui semble parfois communément être véhiculé dans l’imaginaire collectif s’inscrit dans une démarche scientifique : d’où est-ce que je sais ce que je sais ?

C’est  un exercice réflexif rigoureux, patient et précis qui permet de se prémunir contre l’obscurantisme. Avec les enfants, l’idée centrale, c’est qu’on reconnaît en eux une véritable capacité autonome de produire leurs propres résultats.

Car dès lors qu’on reconnaît l’égalité des intelligences, on constate que les enfants sont en fait des interlocuteurs tout à fait valables. Spontanément, ils cherchent à comprendre  le monde qu’ils découvrent: à quoi ça sert de vivre ? Qu’est-ce qu’il y a après la mort ? C’est quoi la liberté ? Qu’est-ce qui est juste ? C’est quoi un ami ?

Tels  de vrais sujets autonomes de raisonnement, ils vont cibler d’emblée les porosités de la condition humaine et leurs questions sont très souvent massives et métaphysiques.

D’ailleurs, arrêtons-nous d’abord sur l’étymologie du mot « enfant ». Si on y réfléchit bien, la place de la parole de l’enfant dans la société n’a pas toujours été centrale. C’est une construction culturelle qui a largement évolué au fil des siècles. Quand on se penche sur l’étymologie du mot « enfant », on voit qu’elle vient du latin « infans / infantis » qui signifiait « celui qui n’a pas de voix ». On comprend mieux peut-être pourquoi la parole de l’enfant, comme sa pensée, n’ont pas toujours été au cœur des modèles éducatifs, même si depuis toujours, bien-sûr, des philosophes, des pédagogues ont souligné le caractère majeur de cette prise en compte. Souvenons-nous qu’Epicure, déjà en 300 Avant JC, pour ne citer que lui, affirmait « qu’il n’y a pas d’âge pour philosopher ».

Essentiellement orale (même si on ne s’empêche pas les traces écrites et les exploitations pédagogiques), cette activité favorise de nombreuses habiletés intellectuelles, des compétences cognitives et développe des habitus sociaux.

Un peu d’histoire

Alors quand et où est née cette pratique philosophique avec les enfants ? Quelle en est son histoire, ses valeurs, sa démarche ?

Derrière ce mouvement aujourd’hui mondial puisque plus de 80 pays proposent des ateliers philo  aux enfants, il y a la volonté de faire respecter le Droit à l’éducabilité pour tous, partant, le Droit à philosopher pour tous, de faire respecter aussi la CIDE et d’appliquer  les préconisations ministérielles.

C’est dans les années 1970, que Matthew Lipman, professeur à l’université de Stanford aux E.U désespère devant ses étudiants qui manquent cruellement d’esprit critique et d’habiletés de pensée. Il met alors au point une méthode pour que cette formation commence plus tôt, dès l’école primaire. Sa méthode rencontre rapidement un vif succès et s’exporte au canada, puis il y a une vingtaine d’année en Europe. La philosophie  avec les enfants était née.

D’abord très peu connue du grand public, elle intéresse de plus en plus d’enseignants et d’éducateurs aujourd’hui qui la mettent en place, souvent de façon encore trop isolée ou en faisant appel à des intervenants extérieurs formés.

En France, depuis une dizaine d’année, des enseignants chercheurs, des penseurs de l’éducation, des animateurs tentent de la formaliser et c’est Edwige Chirouter, Maître de conférences à l’Université de Nantes, titulaire de la chaire UNESCO qui va avec Michel Tozzi pour ne citer qu’eux, commencer à publier des livres pour la vulgariser.

La lutte contre les préjugés

Michel Tozzi, didacticien et grand partisan d’une refonte de l’enseignement de la  philosophie, explique qu’au départ : « Il ne faut pas perdre de vue que la philosophie est d’abord transgressive du préjugé et de l’opinion ». Il développe l’idée selon laquelle « c’est l’honneur de notre République de permettre l’enseignement de philosophies contraires au Capitalisme, comme le Marxisme, dès lors que la laïcité est respectée. La démocratie, explique-t-il, a tout à gagner à faire réfléchir les jeunes le plus tôt possible à l’école, par une « éducation à une citoyenneté réflexive dans l’espace public scolaire, qui la préservera des dérives possibles de la démocratie ». Ces dérives sont par exemple  ce qu’il appelle la doxologie,  ou le règne de l’opinion, la sophistique, l’art de vaincre par la parole, et enfin la démagogie, qui rallie son opinion au plus grand nombre. En la matière, les préjugés sont par excellence des marqueurs de l’ignorance qui constituent d’abord un obstacle à la pensée scientifique et au-delà, qui participent des rapports sociaux fondamentaux que la science comme la philosophie se doivent de démasquer par le travail de la pensée critique. Préjugés et stéréotypes ont évidemment des fonctions sociales, largement rappelées par les travaux de la psychologie sociale. Ils permettent d’apporter de la cohésion à une communauté donnée et renforcent les identités de groupe en facilitant l’adhésion à un imaginaire collectif d’autant plus efficace que simplifié…

Car sous leurs abords naïfs, caricaturaux et parfois humoristiques, les préjugés et les stéréotypes méritent d’être pris au sérieux. Derrière le gitan « voleur de poule » ou le « rom » « voleur d’enfants », le juif « âpre au gain » ou l’étranger « consommateur d’allocations », combien de tragédies passées ou actuelles pouvons-nous déplorer.

Philosopher permet de douter

Cette nécessaire rupture avec la pensée commune et ses préjugés s’inscrit bien, on le voit au cœur de toute démarche scientifique et philosophique, comme l’ont souligné notamment Bachelard ou Bourdieu, ou aussi le brésilien Paolo Freire, dont les travaux ont largement inspiré l’éducation populaire. Selon eux, le dévoilement des mécanismes cachés et subtils qui circulent au travers des préjugés est également indispensable pour mener une réflexion précise et rigoureuse. Pour cela, nous cherchons à développer principalement trois grandes exigences intellectuelles qui sont le socle de cette pratique et qui sont travaillées en ateliers : la problématisation, la conceptualisation et l’argumentation.

Certains se demandent bien-sûr, encore aujourd’hui, si l’enfant est en mesure de développer une pensée réflexive autonome et s’il peut penser, voire philosopher… Il faut savoir que dès qu’il commence à parler en fait, l’enfant est capable d’organiser un raisonnement puis, c’est à l’adolescence, que va se construire sa pensée propre. Cette pensée va se complexifier en même temps qu’elle va se singulariser. Développer une pensée personnelle constitue donc un formidable progrès dans la compréhension du monde et un fantastique élargissement du champ de réflexion. L’atelier philosophique trouve là, sa fonction première. Tout comme les prisonniers dans l’Allégorie de la caverne de Platon, s’affranchir de ses croyances, de ses opinions n’est pas une disposition naturelle chez l’individu. Cela suppose souvent une douloureuse remise en question. Il s’agit de s’arracher à sa zone de confort.

Le développement de la pensée critique passe donc d’abord par l’examen de nos présupposés, de nos fausses croyances, de nos idées reçues, et par la déconstruction de nos schémas intuitifs. On peut dire comme Michel Tozzi, et c’est ce qui est remarquable dans sa visée, que la pensée critique c’est d’abord une pensée « contre soi-même ».

La démarche

Elle s’inscrit dans l’éducation à la citoyenneté, à la paix et la démocratie. Elle veut transmettre les valeurs  de notre République sans tomber dans le moralisme ou le catéchisme républicain. Il s’agit en fait de permettre aux futurs citoyens, une véritable appropriation des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité par un apprentissage de la pensée critique et pour les aider à penser la complexité du monde. A ce titre,  l’enjeu est non seulement pédagogique mais aussi politique.

 Il n’est donc jamais question de développer une morale de la philosophie mais de tendre vers une démocratisation de cette discipline trop souvent hermétique et élitiste, en offrant aux élèves des outils d’autodéfense intellectuelle. L’Éducation nationale inscrit donc la DVP (Discussion à visée philosophique) dans ses programmes scolaires à partir de  2015  dans le cadre de l’EMC (Enseignement moral et civique) et ce dès la Grande Section.

Les ateliers de réflexion philosophique sont en totale cohérence et résonnance avec l’EMC et les axes principaux du programme d’EMC se fondent eux aussi sur les principes et les valeurs inscrits dans les grandes déclarations des Droits de l’homme, dans la constitution de la Ve République ainsi que dans La CIDE. Les connaissances à faire acquérir ne sont jamais juxtaposées mais s’intègrent toujours dans une culture qui fait sens et cohérence. Il existe 3 grands courants principaux.

Les trois courants

  • Le courant psychanalytique ou méthode AGSAS hérité de Jacques Lévine, psychanalyste, qui  met l’accent sur la nécessité pour l’enfant de se découvrir comme sujet pensant, porteur en tant qu’être humain d’interrogations métaphysiques fondatrices de sa condition.
  •  Le courant « éducation à la citoyenneté : inspiré des courants Freinet et de l’éducation universelle, insiste sur l’aspect démocratique des échanges philo, sur les fonctions ou métiers mais aussi sur les 3 grandes  exigences intellectuelles que sont la conceptualisation, la problématisation et l’argumentation. Ce courant est inspiré de Lipman, de M. Tozzi et au Québec de Michel Sasseville de l’université de Laval.
  • Le courant « philosophique », lui  insiste aussi sur les habiletés de pensée et sur l’idée que l’animateur est le garant de cette exigence intellectuelle. Ce courant, très proche du deuxième, s’appuie sur des supports inducteurs d’une grande densité anthropologique. 4 grands principes ou  dimensions  coexistent dans cette culture morale et civique.

Les quatre dimensions

L’Enseignement Moral et Civique privilégie la mise en activité des élèves pour permettre l’expression des élèves et suppose la valorisation du travail en groupe, ce que permet justement l’atelier philosophique. On retrouve donc :

  • La dimension sensible  ou la sensibilité car il n’y a pas  de conscience morale qui ne s’émeuve, ne s’enthousiasme, ne s’indigne et l’éducation à la sensibilité vise à mieux connaître et identifier ses sentiments et émotions et ceux d’autrui, à les mettre en mots et à les discuter.
  • La dimension normative ou le droit et la règle : il s’agit ici, de faire acquérir le sens des règles et faire comprendre comment, au sein d’une société démocratique, les valeurs communes s’incarnent dans les règles communes.
  • La dimension cognitive ou le jugement : en effet, c’est aussi par la formation au jugement moral que l’élève va comprendre et discuter  sur les choix moraux que chacun rencontre dans sa vie, qu’il va apprendre à appréhender le point de vue d’autrui. Ces habiletés de pensées sollicitent un vrai travail sur le langage dans toutes ses formes, oral ou écrit.
  • Enfin la dimension pratique  ou l’engagement : Comme l’école doit permettre aux élèves de devenir acteurs de leurs choix et de participer  à la vie sociale de la classe, de l’école et plus tard de la cité,  dont ils sont membres, cette dimension va développer l’esprit de coopération et de responsabilité vis à vis d’autrui.

C’est grâce à la tenue régulière des ateliers qu’on va permettre en outre aux enfants de construire toute une série de compétences  comme :

  • Le développement des compétences langagières,
  • L’enrichissement du vocabulaire et de fait, des capacités argumentatives
  • Le développement  du respect de la parole de l’autre et de l’écoute active
  • La co-construction d’une culture commune et littéraire en apprenant à interpréter les textes qui leur sont lus pour en saisir  les enjeux profonds.

Notons que ces compétences sont très rapidement transférables et se répercutent sur les autres apprentissages scolaires et le vivre ensemble dans la classe… On note l’amélioration du climat scolaire. C’est le développement de la pensée critique ou complexe qui sous-tend toute la pratique du philosopher.

L’esprit critique, c’est avant tout, un état d’esprit  qui favorise l’écoute, la curiosité, l’autonomie, la lucidité et l’humilité mais aussi un ensemble de pratiques :

  • S’informer / évaluer l’information / distinguer les faits et les interprétations /
  • confronter et évaluer ces interprétations.

Quels en sont les enjeux ?

Si on veut conduire les enfants à mieux penser et si on accepte l’idée que l’objectif de l’éducation est de les rendre capables de penser par et pour eux-mêmes, alors il importe qu’ils s’engagent personnellement dans l’acte de penser et construisent ainsi, avec le temps et la répétition, la puissance de produire eux-mêmes des résultats et des idées personnelles. Comme on apprend à marcher en marchant, on apprend à penser en pensant. Dans les deux cas, ce qui est central, c’est le mouvement.

« Un mouvement, comme disait Lipman qui ressemble à celui du voilier  naviguant d’une rive à l’autre, et qui progresse vers sa destination finale ».

L’intérêt de cette métaphore tient en partie dans l’idée que la pensée d’un enfant, comme celle de tout être humain, bien qu’essentiellement libre, ne l’est pas entièrement. Lorsqu’on conduit les enfants à s’engager dans un processus de recherche et d’investigation philosophique, on les invite du même coup à tenir compte des vents et marées qui sont le lot de tout processus de recherche. En outre, l’important ici n’est pas tant la destination que le voyage lui-même, car c’est surtout par lui qu’on apprend à naviguer avec la vie.

En cela, la CRP (Communauté de recherche philosophique), héritée du courant de Matthew Lipman est une véritable « praxis », capable de modifier les rapports sociaux en construisant une action communautaire  réflexive.

Outre,  que cette pratique invite au questionnement, elle développe aussi le goût du débat, et elle a confiance en la raison que chacun possède, c’est-à-dire qu’elle reconnait que chacun peut, grâce au développement de cette faculté, prendre du recul avec ses opinions. Montaigne lui-même déclarait que : « L’enfant n’est pas un vase qu’on remplit mais un feu qu’on allume »

Alors, dans cet espace d’échange réflexif, l’enfant est invité à se confronter le plus qu’il le peut à l’altérité. Entendre ce que dit l’autre, et ne pas s’enfermer ni dans son ressenti ni dans son seul point de vue. 

Par ailleurs, avant de se lancer dans un atelier philosophique et de proposer un sujet de réflexion, il importe de se demander d’abord : c’est quoi une question philosophique ?

C’est quoi une question philosophique ?

C’est d’abord une question qui concerne tous les êtres humains depuis toujours, qui soulève un ensemble de problèmes et d’interrogations. Elle se pose à tout le monde. Nous sommes tous concernés par elle un jour ou l’autre, elle peut toujours se poser à nouveau car elle n’a pas de solution unique et définitive. Il y a un renouvellement des réponses toujours possible. C’est une question qui est importante et peut être parfois urgente car elle nous concerne de près ou de loin.  Elle procède par remise en cause de ce qui est évident, banal, commun.  Elle a  inévitablement des conséquences sur la vie de tous les jours. Elle réclame un engagement personnel, un effort d’argumentation et de réflexion. Enfin, elle vise à comprendre le sens, l’existence et la valeur de ce qui nous fait humain.

Pour animer des ateliers philosophiques, qui ne soient pas des cafés du commerce, des espaces pseudo-thérapeutiques, où des lieux qui se réduiraient  à un catalogue des 3 suisses de points de vue juxtaposés et déconnectés les uns des autres, il faut maîtriser quelques principes.

Avant tout, savoir que dans la démarche des NPP et de la pratique philo avec les enfants, telle qu’on l’entrevoit à l’école et dans la cité, on ne se place pas dans une approche académique ou universitaire. Donc pas de cours magistral ni de pseudo-conférence. Il s’agit au contraire de sortir  de ces bunkers épistémologiques  et à ce titre, le rôle de l’animateur est de permettre à la pensée de surgir et de circuler de façon sereine et rigoureuse entre les discutants. Car la pratique du philosopher  n’est pas une doctrine mais une activité comme le dit Wittgenstein. D’ailleurs, on ne parle pas de cours de philosophie mais d’atelier !

La Communauté de Recherche Philosophique

Dans ce dispositif, l’idée centrale, c’est que le débat philosophique va permettre de constituer une « Communauté de recherche philosophique»,  un espace où les enfants vont apprendre à penser par eux-mêmes, à  écouter la parole de l’autre, à confronter leurs points de vue dans le respect des différences et finalement à construire leur autonomie.   (< auto + Nomos = loi).

 La classe devient donc une agora démocratique où il convient de respecter une  éthique de la discussion.

La CRP permet donc de viser le développement des compétences  intellectuelles telles qu’apprendre à discuter et à échanger en respectant les règles du débat démocratique, apprendre à affirmer ses idées, à leur donner de la valeur et donner de la valeur à celles des autres, les respecter…

Cette pratique va permettre aussi d’améliorer la maitrise de la langue car il ne faut jamais oublier comme l’écrit Tozzi dans « L’éveil de la pensée critique » que  « C’est dans les mots que la pensée se cherche ».  On visera à apprendre à définir des mots, à opérer des distinctions conceptuelles, à cultiver l’étonnement, la curiosité, le Thaumazein de nos amis les Grecs anciens, à développer sa confiance en soi et son estime de soi, enfin à cultiver son humilité, condition première de toute démarche philosophique.

Deux autres formes de pensées seront aussi travaillées

Formalisées par Michel Sasseville, la pensée créatrice permet l’audace des hypothèses et aide l’enfant à sortir des schémas de pensée convenus, à oser tenter l’aventure de l’investigation philosophique en construisant sa pensée originale et personnelle. La pensée attentive aussi doit être travaillée car c’est elle qui développe les empathies, émotionnelles et intellectuelles. Cette pensée attentive, appelée aussi « caring-thinking » est une pensée soucieuse du poids des mots, de l’importance du dialogue entre les émotions et la raison, une pensée empathique, préoccupée tout autant d’elle-même que de celle d’autrui, une pensée qui contribue à la création du climat de confiance qui règne dans une communauté de recherche, climat si important au moment de proposer une idée innovante. L’aménagement de l’espace fait partie du protocole pédagogique et vient soutenir le surgissement de la pensée et du logos.

Espace conçu comme une agora démocratique qui vise à respecter une éthique de la discussion. Développement de plusieurs compétences intellectuelles. Amélioration de la maîtrise de la langue (c’est dans les mots que la pensée se cherche, cf. M. TOZZI). Toutes les réponses sont valables, du moment qu’elles sont argumentées.

Michel SASSEVILLE développe la conception d’une pensée créatrice (audace de création, de sortie des schémas de pensée convenus), une pensée attentive (développement d’empathie émotionnelle et intellectuelle, un va-et-vient continuel entre intelligence émotionnelle et rationnelle en plus de la pensée critique.

La disposition des discutants en cercle de sagesse 

Pourquoi une telle disposition ? Le cercle permet outre que chacun se voie, que chacun s’écoute, une compétence capitale chez les élèves pour qui, l’écoute est un apprentissage en cours d’acquisition.  De plus, cette disposition circulaire permet aussi que l’animateur se retrouve dans le même principe d’égalité que les discutants, ce qui donne de la puissance à l’idée qu’on s’inscrit dans une visée démocratique et émancipatrice. Cette mise en scène circulaire joue donc un rôle pédagogique crucial.  Finalement, on institutionnalise la discussion. Entrer dans le cercle, c’est comme entrer sur un territoire signifiant la distinction, entre la pratique philo d’une part  et  la vie ordinaire d’autre part,  un territoire finalement où la rencontre de la pensée de chacun se construit. (cf. Johanna HAWKEN).

Quels supports inducteurs ?

Par ailleurs ce dispositif  va faire sens avec plus de puissance parce qu’on s’appuie aussi sur des supports inducteurs riches anthropologiquement. Ces supports vont permettre à l’enfant de se décentrer  pour s’approprier le monde de la pensée, mais aussi celui des émotions par ce « déplissement » de la pensée.

Largement développé par Edwige Chirouter, l’idée est que « la littérature de jeunesse constitue une excellente médiation pour aborder les questions philo en mettant la bonne distance et en permettant la problématisation ».

Les supports inducteurs devront toujours  être choisis avec soin pour leurs qualités littéraires et leur densité anthropologique : (éviter les tchoupi et autres Martine fait le ménage)

Il s’agit d’aider l’enfant à sortir de sa subjectivité, à s’émanciper de son seul point de vue, à sortir de l’anecdote personnelle car certains concepts sont trop abstraits pour les enfants et ont besoin d’être incarnés. Ainsi pour aborder le concept de la mort, on partira d’albums de littérature de jeunesse dont les personnages fonctionneront comme ce qu’Edwige Chirouter nomme « des personnages-paravents » pour atténuer la charge émotionnelle liée à ce concept. Edwige Chirouter dans son ouvrage « Ateliers de philosophie à partir d’albums de littérature de jeunesse » le dit très bien: « Le texte littéraire est un support privilégié pour apprendre à philosopher. En effet, l’enfant dans les balbutiements de sa pensée réflexive ne sait ou ne peut sortir de sa subjectivité. La  littérature de jeunesse offre une inoubliable expérience initiatique dans le monde la  pensée ! »

Les textes sont donc une entrée de choix mais bien-sûr, on a aussi le cinéma, l’art, le street-art, voire même l’actualité.

Un mot également sur  la métacognition qu’on peut aussi mettre en place  lors des ateliers de philosophie quand on a un peu d’expérience dans ce domaine. Cette métacognition permet d’affiner son geste pédagogique en le rendant plus lucide.

La métacognition

En effet, lorsque nous réfléchissons, lorsque nous pensons, lorsque nous raisonnons ou lorsque nous parlons, nous faisons des actes cognitifs.

En fait, tout ce qui se rapporte à l’acte de penser est considéré comme de la cognition.

Ainsi, les habiletés de faire des hypothèses, dégager des conséquences, fournir des critères, synthétiser sont de l’ordre de la cognition.

Cependant, lorsque nous parlons de métacognition, nous faisons référence à un mode de pensée qui est un peu différent. Effectuer des actes métacognitifs, c’est faire un retour, la plupart du temps critique, sur la manière dont nous avons réfléchi sur un sujet, sur la manière dont nous nous y sommes pris pour résoudre un problème, répondre à une question ou arriver à telle ou telle conclusion.  C’est un exercice subtil, certes complexe au début mais qui est fondamental,  à mon sens si on vise l’émancipation des futurs citoyens. Réfléchir sur l’acte de réfléchir en communauté de recherche, consistera à prendre le temps d’évaluer si les outils que nous employons sont correctement employés.

Car finalement se questionner sur notre manière de faire est un acte qui allie à la fois une dimension sociale et une dimension cognitive : c’est  réfléchir sur l’acte de réfléchir.

Conclusion

 Les ateliers philo  avec les enfants s’inscrivent donc parfaitement  dans une éducation visant l’amélioration du système social par l’émancipation et l’éducation à l’esprit critique. Il s’agit de  décrypter et passer au crible  les rapports de domination, de prendre conscience de la place que l’on occupe dans la société, d’apprendre à se constituer collectivement en contre-pouvoir, et d’expérimenter sa capacité à agir sur le monde. Ce qui est visé, ce n’est pas seulement le développement ou l’épanouissement personnel, c’est bien l’émancipation individuelle et collective, et la transformation de la société.

Il se trouve qu’une discipline, plus que tout autre, a pour mission de former des citoyens éclairés, capables de donner sens à la complexité du monde : c’est la philosophie, et plus  particulièrement celle vivante, prônée par les Nouvelles Pratiques Philosophiques.

Les ateliers de philosophie avec les enfants visent l’émancipation par l’esprit critique et ainsi l’amélioration du système social lui-même. Par une prise de conscience de sa place dans la société. Expérimenter sa capacité à agir dans le monde. Ce qui est visé n’est pas que seulement l’épanouissement, mais une autonomisation, une émancipation et une transformation individuelle et sociale concrète.

Découvrez la partie 1 de cette visioconférence avec l’intervention de Charlie Renard

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